Stéphane Daure


about me
[…] Dans cette perspective, le concept pictural n’est pas sa préoccupation principale, qu’il considère davantage comme une justification rationnelle secondaire. La peinture se développe plutôt à partir d’un point où le corps prend le relais, en dépassant le contrôle de la pensée et de la volonté. Son regard de peintre avance ainsi dans une démarche intuitive, émotionnelle et intime, souvent dans une forme d’hésitation ou de tâtonnement. Progressivement, le corps s’engage pleinement dans l’acte pictural, ouvrant un espace qui échappe au contrôle conscient. Ce territoire de l’insu devient alors essentiel : c’est là que quelque chose advient, dans une forme de vibration que la toile doit conserver comme trace de ce qui a échappé au peintre lui-même.

démarche artistique
Peindre est une activité que je pratique en parallèle de mon travail de psychiatre. Entre ces deux activités, je retrouve d’ailleurs de nombreuses connexions. La peinture constitue pour moi une manière de m’extraire des contraintes et des obligations du quotidien, sans pour autant m’éloigner des problèmes : ils se présentent autrement, face à la toile. Il faut alors chercher des solutions, y consacrer du temps, de l’énergie, dans une forme de confrontation avec soi-même.
Je suis autodidacte et je n’ai pas suivi de formation académique en art. Comme beaucoup d’enfants, j’ai commencé à dessiner et à peindre très tôt. Certaines dispositions ont été remarquées et encouragées par mon entourage, ce qui m’a permis de poursuivre une activité qui, bien souvent, s’interrompt avant même d’avoir commencé.
Dans mon parcours, mon grand-père paternel, Pierre Daure, a joué un rôle important. Lui-même peintre à ses heures perdues, il a probablement influencé mon premier rapport à la peinture, notamment vers l’aquarelle. J’y retrouvais déjà un intérêt pour le mouvement, les ambiances de la vie et les scènes que je cherchais à reproduire.
À côté de ma pratique picturale contemporaine sur toile, je développe également des dessins humoristiques. Ceux-ci me permettent de saisir rapidement une situation ou un personnage à travers des traits simples et expressifs, et ont largement contribué à nourrir mon imagination.
Ma pratique repose sur une liberté fondamentale liée à mon statut d’autodidacte. Je ne m’impose ni orientation académique, ni choix figé de technique ou de sujet. Ma perception évolue constamment, et je cherche avant tout à me laisser la possibilité de découvrir, en peignant, ce que le tableau peut devenir.
Je laisse ainsi une grande place à l’inspiration du moment, que ce soit dans les thèmes abordés — abstraits, figuratifs ou parfois engagés politiquement — ou dans les moyens utilisés. Je ne me limite pas aux outils dits traditionnels : j’utilise aussi bien des brosses de chantier, des morceaux de carton, que mes propres mains. Cette diversité participe à une exploration libre et intuitive de la matière picturale.
face à la toile
Au fur et à mesure de mon évolution artistique, les formats de mes tableaux se sont nettement agrandis, allant maintenant d’environ 1m50 à 2 mètres. Ce changement n’est pas anodin : le grand format permet une immersion physique et mentale dans la toile, comme si l’on pouvait y entrer et s’y laisser absorber.
Dans cette relation élargie à l’œuvre, je cherche à ne plus être dans un contrôle intellectuel de la peinture. Le geste devient plus libre, moins dirigé par la pensée, afin de laisser place à l’inattendu. Il faut accepter de se laisser surprendre, de prendre des “risques”, pour ne pas étouffer la peinture. C’est souvent dans cette part de jaillissement et d’imprévu que surgit ce qui me semble le plus juste et le plus vivant.
Le grand format favorise ainsi un renversement du regard : ce n’est plus uniquement le peintre qui contrôle la toile, mais la toile qui agit sur le peintre. Le corps est pleinement engagé dans l’acte pictural, tandis que la pensée, souvent source d’hésitation et d’embarras, s’efface au profit du geste. La peinture devient alors une expérience plus qu’un projet défini.
Dans cette dynamique, c’est la peinture elle-même qui inspire le peintre. On ne sait jamais exactement ce que l’on fait en peignant, et c’est précisément dans cette incertitude que réside une grande part de vérité. Parvenir à toucher quelque chose, même de manière fragile ou partielle, est déjà essentiel.
Ce rapport est particulièrement perceptible dans les œuvres figuratives, où la présence d’un être vivant facilite cette immersion, mais il l’est tout autant — bien que différemment — dans l’abstraction. Dans tous les cas, l’enjeu reste le même : faire surgir un regard, interpeller le spectateur avec une force à la fois vivante, puissante et mystérieuse.


Une peinture en mouvement
Ma peinture s’est enrichie et renouvelée depuis mes débuts, notamment grâce aux expositions que j’ai organisées avec l’aide précieuse de mon épouse, Ivy Daure. Ces expériences ont permis d’encadrer, de structurer et de faire évoluer ma pratique artistique.
D’exposition en exposition, je constate que mon style se transforme et se développe différemment. J’ai pour habitude de laisser une place importante aux surprises et aux incidents qui surviennent dans le processus de création : je les accepte et les intègre pleinement dans le travail.
Lorsque je me plonge dans la réalisation d’une toile, je n’ai que rarement une idée précise du résultat final. Je ne fonctionne pas selon une structure rigide ; ma peinture peut parfois être perçue comme désordonnée ou imprévisible. Le point de départ peut être radicalement différent du point d’arrivée, et le sujet évoluer en cours de réalisation, au gré des “rencontres” que la peinture provoque.
Ainsi, une toile initialement figurative peut progressivement basculer vers l’abstraction, et inversement. Il m’arrive également de revenir sur certaines œuvres plusieurs semaines, voire plusieurs mois après leur création, afin de les modifier partiellement ou parfois de les transformer complètement.
J’aime ce renouvellement constant, cette mise à l’épreuve de ma pratique, et le défi de représenter des éléments que je n’ai encore jamais explorés. Je ne cherche pas à reproduire un modèle ou un style fixe : chaque toile est réinventée à partir de mon instinct et de mon inspiration du moment.

QUAND LA PEINTURE ENVAHIT L’ESPACE
Mon atelier est un espace dans lequel j’aime me retrouver par séquences. Il y a des semaines où je n’y passe qu’une ou deux fois, pour de courts instants, et d’autres où je m’y perds pendant des après-midis entiers.
Il s’agit d’un lieu relativement improvisé, situé au sous-sol de mon cabinet de psychiatrie. À l’origine, cet espace était une salle de réunion où mon épouse, psychologue clinicienne et formatrice, exerçait une partie de son activité. Avant de m’y installer et d’apprivoiser ce nouvel environnement, j’avais pour habitude de peindre dans mon salon.
Aujourd’hui, l’atelier est un lieu en perpétuel mouvement. La peinture y occupe tout l’espace : au sol, sur les murs, sur les toiles, et même dans ma tête.
La peinture, ainsi que la sculpture à l’occasion, sont pour moi des pratiques instinctives, dans lesquelles je cherche à capter une force et une vibration qui doivent se retrouver dans l’œuvre. Les sculptures, quant à elles, sont axées sur la tauromachie, un univers que j’ai beaucoup exploré et qui a longtemps nourri ma pratique, tant picturale que sculpturale.
Peindre la rencontre
L’une des rencontres marquantes de mon parcours est indéniablement celle avec mon épouse, Ivy Daure, d’origine brésilienne. Il est important pour moi de souligner que cette rencontre, à la fois interculturelle et inspirante, a permis de redonner un souffle à ma pratique. Ivy m’a beaucoup soutenu et a grandement contribué au développement de mon art.
La rencontre avec ma compagne a également été une rencontre avec le Brésil : un pays d’une diversité unique, aux paysages luxuriants et à la culture chaleureuse et authentique. Ce pays a ouvert mes horizons.
J’ai d’ailleurs dédié une de mes expositions à ses racines indigènes : « AMA-ZONE ». Dans cette série de tableaux, je propose « mon Brésil », en étant conscient que je n’en saisis qu’un fragment infime, mais un fragment qui doit vibrer.
La musique brésilienne est aussi un élément très présent et intégré dans ma pratique et notamment dans mon atelier. J’ai accumulé de nombreux CD d’artistes et de groupes brésiliens au fil des années, que j’écoute souvent en boucle lorsque je peins. Je me surprend même parfois à fredonner les paroles et exécuter quelques pas de danse.


L’intensité du geste
Étant originaire de la ville de Béziers, dans l’Hérault, j’ai une relation assez proche avec la tauromachie, initiée par les membres de ma famille, comme mon père, Philippe Daure. C’est par cette peinture inspirée de la tauromachie que j’ai essayé de rendre compte à a façon de ce que j’observait et vivait en tant que spectateur, dans les arènes. Je suis très intéressé par le reproduction du mouvement et la rapidité de l’exécution qui devait se situer au plus proche de quelque chose que j’apercevais dans les arènes.
C’est une thématique qui a toujours été présente dans ma peinture et vers laquelle je retourne assez régulièrement, en modifiant certains détails grâce à une perception nouvelle ; Elle est en mouvement constant.
La tauromachie est, pour moi, l’alibi pour explorer cette question de l’intensité de la vie et de la mort. Pour explorer les grandes questions de
l’homme… Si je peins, c’est parce qu’il y a un enjeu de ce côté-là.
J’ai besoin d’intensité pour le retranscrire dans mes tableaux. Je ne fais pas de la peinture de provocation… mais à travers ce sujet et sa dimension tragique, il y a quelque chose qui questionne l’être humain.
En règle générale, ce n’est pas moi qui suis aux commandes mais plus le tableau qui me prend la main, le corps et m’entraîne. Il y a quelque chose, une alchimie qui se passe en moi et que je ne maîtrise pas. C’est l’instinct ou le « duende» en flamenco, un effet de surprise, du hasard. Je m’extrais de l’idée que je peins… Il y a quelque chose de presque autistique même. Je m’extrais et je suis pris dans une bulle pour être dans une certaine jouissance artistique.
Je ne sais pas ce qui va sortir vraiment.